
Une question presque invisible, mais fondamentale pour le monde vivant, vient de trouver un nouvel éclairage. Le Français Henri Kagan et le Japonais Kenso Soai sont récompensés par le prix Nobel de chimie pour leurs travaux sur l’asymétrie moléculaire, cette propriété qui fait qu’une molécule peut exister sous deux formes en miroir, comparables à une main gauche et une main droite.
Par Jean Gontrant
À première vue, ces deux formes semblent identiques. Pourtant, dans l’organisme, leur comportement peut être radicalement différent. Cette particularité est au cœur de la chimie du vivant et constitue depuis longtemps l’une des grandes énigmes de la discipline. Les recherches d’Henri Kagan ont contribué à démontrer qu’une infime préférence initiale pour l’une des deux formes moléculaires pouvait être considérablement amplifiée au cours d’une réaction chimique.
Kenso Soai a ensuite apporté une avancée majeure avec la découverte d’une réaction auto-catalytique asymétrique : une molécule produite par la réaction peut contribuer à favoriser la formation de nouvelles molécules présentant la même orientation. Une minuscule asymétrie peut ainsi devenir dominante. Cette capacité d’amplification a changé la manière dont les chimistes abordent une question qui touche directement à l’origine de la vie : comment une préférence moléculaire, initialement presque imperceptible, a-t-elle pu s’imposer dans un monde où les deux formes étaient théoriquement possibles ?
L’importance de ces travaux ne se limite toutefois pas aux laboratoires de recherche fondamentale. La maîtrise de la chiralité est devenue essentielle dans l’industrie pharmaceutique, où deux molécules images miroir peuvent produire des effets biologiques très différents. Les méthodes issues de cette recherche contribuent ainsi à la fabrication plus précise de molécules utilisées dans les médicaments, mais aussi dans d’autres secteurs de la chimie fine.
Le Nobel attribué à Kagan et Soai illustre donc une nouvelle fois la manière dont une interrogation apparemment abstraite peut, des décennies plus tard, transformer des domaines très concrets de la science et de l’industrie. Derrière cette distinction scientifique se cache une question vertigineuse : pourquoi la vie a-t-elle choisi une « main » plutôt que l’autre ?
Les travaux des deux chercheurs n’apportent pas à eux seuls une réponse définitive à l’énigme des origines de la vie. Mais ils ont fourni aux scientifiques un mécanisme permettant de comprendre comment une préférence infime peut être amplifiée jusqu’à devenir dominante. C’est peut-être là toute la portée de leur découverte : montrer qu’en chimie, le hasard peut parfois être minuscule, mais que l’amplification peut le rendre décisif.













