
Après plus de 20 ans d’expertise dans les médias, de Cotonou à Winnipeg en passant par les États- Unis, Joseph Hervé Ahissou incarne cette diaspora béninoise talentueuse qui observe, depuis le Canada, la métamorphose de sa terre natale. Journaliste à Radio-Canada et entrepreneur passionné, il suit de près l’évolution du Bénin vers l’horizon 2060. Aujourd’hui, alors que le pays multiplie les signaux en faveur de ses fils de l’extérieur, Joseph s’interroge sur les modalités d’un retour pour mettre son savoir-faire au service de l’édification nationale.
Propos recueillis par Tiéga Safiou Fannikoi
Infostime : Joseph, vous êtes une figure respectée à Radio-Canada et un promoteur de la culture béninoise à travers vos initiatives entrepreneuriales. En quoi votre riche parcours en Amérique du Nord a-t-il affiné votre vision du développement que vous souhaiteriez, le moment venu, apporter au Bénin ?
Joseph Hervé Ahissou : Des cultures, des façons de travailler ensemble, d’interagir en milieu de travail, des principes établis- qui pourraient inspirer. La connaissance est universelle. Avec les moyens et la mentalité qu’il faut, on peut avoir les mêmes succès. La ressource essentielle c’est l’Homme. L’information est un service public essentiel au développement. Ce n’est pas une question de supériorité de modèle, mais de systèmes, qui une fois mis en place doivent donner de bons résultats. Et tout ceci avec transparence et un désir de redevabilité.
Infostime : Beaucoup de béninois de l’extérieur observent la mutation du pays avec attention. Quel serait pour vous l’élément déclencheur, qu’il soit social, économique ou symbolique qui transformerait votre intention actuelle en une décision ferme de rentrer construire ?
JHA : Pour moi, le véritable déclencheur ne sera pas un chiffre de croissance ou une annonce isolée, mais plutôt la certitude d’une Convergence. Il faut que le savoir-faire de la diaspora rencontre un besoin local clairement identifié où il peut s’exprimer pleinement. En cela, c’est cette culture de la méritocratie qui s’installe durablement. Savoir que le pays ne cherche plus des profils pour leur étiquette, mais pour leur capacité à apporter une valeur ajoutée concrète, est extrêmement motivant. On sent une véritable éclosion du tourisme au Benin, portée par une mise en valeur sans précédent de notre patrimoine culturel. En tant que membres de la diaspora, nous pouvons être le relais de cette dynamique. Mon ambition est d’aider à canaliser l’intérêt que je perçois ici, en Amérique du Nord, pour en faire un levier de croissance qui bénéficie directement aux acteurs locaux au Bénin
Infostime : Au-delà des chantiers physiques, on observe une transformation profonde de la posture du Béninois à l’international. Comment percevez-vous ce changement d’image de marque du pays et en quoi ce nouveau prestige national alimente-t-il vos réflexions sur un retour aux sources ?
JHA : Ce que je perçois depuis l’international, c’est le passage d’une identité subie à une identité affirmée. Le Bénin ne se contente plus d’être sur la carte, il impose sa propre narration. On observe une transformation de la posture du béninois qui, désormais, porte son origine comme un gage de sérieux, d’audace et de créativité. Tout ceci nourrit, bien entendu, l’envie de se rapprocher de nos racines, mais je préfère aujourd’hui parler de « ponts avec les sources » plutôt que d’un simple retour physique. Nous sommes dans l’ère du village planétaire où la présence géographique ne définit plus la portée de l’engagement.
Cette nouvelle dynamique nous permet d’explorer des contributions dématérialisées mais très concrètes : le transfert de technologies, le mentorat à distance, ou encore le conseil stratégique. Ce nouveau prestige national me donne envie de structurer ces passerelles, pour que la diaspora puisse injecter son expertise directement dans l’économie béninoise, sans que la distance ne soit un frein. Servir le pays, c’est désormais être un maillon actif d’un réseau global au profit du développement local.
Infostime : Le Bénin a connu une rupture profonde et des réformes audacieuses ces dernières années sous l’impulsion du Président Patrice Talon. Quelle analyse faites-vous de ce climat nouveau depuis le Canada, et quelles mesures en faveur de la diaspora retiennent particulièrement votre attention ?
JHA : En tant que béninois, ce qui frappe quand le regard vient de l’extérieur, c’est la dynamique portée par le Président Patrice Talon, c’est le passage d’une gestion de l’immédiat à une planification de long terme. La Rupture a agi comme une mise à jour nécessaire de notre logiciel national : on sent une volonté de poser des fondations structurelles qu’il s’agisse des infrastructures, de la dématérialisation de l’administration ou de l’assainissement de l’environnement des affaires. La digitalisation des services consulaires et administratifs est un exemple concret. A quelques jours des élections, j’ai reçu un SMS sur mon numéro du Bénin, qui m’a donné tous les détails qu’il me fallait pour voter. Ma surprise était agréable !
Ce climat nouveau impose une culture de la performance qui résonne particulièrement avec nous, les expatriés habitués aux standards nord-américains. Ce n’est plus seulement la volonté qui compte, c’est la méthode et le résultat. J’ai un profond respect pour l’engagement politique, car c’est une mission complexe. Mon expérience au Canada m’offre toutefois un miroir intéressant sur ce que nous pourrions renforcer au Bénin : la culture du débat contradictoire basé sur les faits. Ici, lorsqu’une politique est annoncée, l’opposition ne s’attaque pas à la personne, mais à la vision, avec des chiffres et des contre-propositions à l’appui. C’est cette rigueur analytique que je souhaiterais voir s’ancrer davantage chez nous. Pour que le Bénin avance sereinement vers 2060, nous avons besoin que chaque affirmation qu’elle vienne du gouvernement ou de l’opposition, puisse être confrontée à des preuves matérielles et vérifiables. Mon souhait est de contribuer à l’émergence d’un espace public où la critique est vue comme un outil de perfectionnement de l’action publique et non comme une hostilité. C’est en partageant ces standards de transparence et de précision que nous pourrons, ensemble, bâtir une gouvernance encore plus solide et crédible aux yeux de tous.
Infostime : Le pays a plus que jamais besoin d’expertise technique et managériale. Si vous deviez franchir le pas, quel projet ou savoir-faire spécifique rêveriez-vous d’implémenter pour contribuer à la Vision Bénin 2060 ?
JHA : Mon projet serait d’implémenter un Pôle d’excellence en communication stratégique pour doter le Bénin d’une ingénierie de l’information aux standards internationaux. Je souhaite instaurer cette « culture de la preuve » et de la rigueur documentaire pour que la narration de la Vision 2060 repose sur des données irréprochables. L’objectif est de créer un cadre de mentorat où l’expertise de la diaspora fusionne avec le dynamisme des talents locaux, notamment via l’usage des technologies émergentes. Ce transfert de savoir- faire permettrait au pays de maîtriser son propre récit et de renforcer sa souveraineté informationnelle sur la scène mondiale. En somme, je rêve de bâtir un pont intellectuel qui transforme notre expérience acquise à l’étranger en un levier de performance durable pour l’administration et les médias béninois.
Infostime : Le scrutin présidentiel de 2026 appartient désormais à l’histoire et une nouvelle ère s’ouvre. En tant que membre de la diaspora, comment voyez-vous votre rôle dans cette dynamique de croissance, que ce soit à distance ou en étant physiquement présent sur le terrain ?
JHA : Pour moi, l’après-2026 marque le passage de la consolidation des bases à l’accélération de la croissance, et la diaspora doit en être le moteur hors-les-murs. Mon rôle, qu’il soit exercé depuis Winnipeg ou sur place, est celui d’un connecteur : je veux agir comme un relais pour attirer des expertises et des investissements canadiens vers nos secteurs porteurs. À distance, je continuerai d’être un ambassadeur de la marque Bénin, en utilisant mon savoir-faire en communication pour valoriser nos réformes et nos opportunités auprès des réseaux d’affaires nord-américains. Sur le terrain, je me vois contribuer à la professionnalisation de nos cadres stratégiques, en partageant les outils de gestion et de transparence qui font la force des grandes institutions internationales. En somme, je ne vois pas mon rôle comme une intervention ponctuelle, mais comme une présence constante au sein d’une chaîne de valeur globale. Ma conviction est que l’on peut servir le pays avec la même efficacité, que l’on apporte sa pierre à l’édifice physiquement ou par un transfert de compétences dématérialisé, tant que l’objectif reste l’excellence béninoise.
Infostime : Face au mirage de l’exil qui attire encore certains, le Bénin offre aujourd’hui des opportunités concrètes qui pourraient dissuader les jeunes de partir. Quel regard portez-vous sur ce potentiel local, et comment votre propre réflexion peut-elle montrer à la jeunesse que l’avenir s’écrit désormais au pays ?
JHA : Je préfère parler de voyage plutôt que d’exil. Aller découvrir d’autres horizons, c’est accepter un choc constructif avec l’altérité, et c’est une chance qu’il faut saisir quand elle se présente. Mon propre départ était volontaire ; ce n’était pas une fuite, mais une recherche de polissage. Ce que mes voyages m’ont appris, c’est que le bonheur n’a pas de formule universelle : il réside dans l’effort, la passion et parfois un peu de chance, quel que soit l’endroit où l’on se trouve. On voit d’ailleurs aujourd’hui des personnes quitter l’Occident pour chercher un sens à leur vie en Afrique ; chacun sait ce qu’il cherche.
Mon message à la jeunesse n’est pas de les dissuader de partir, car voyager « lime la cervelle ». Mon souhait est plutôt que nous continuions à consolider les bases de notre pays, pour que l’ailleurs reste toujours un choix personnel et une opportunité de croissance, et non une option imposée malgré soi par nécessité. L’avenir s’écrit ici, mais il se nourrit aussi de tout ce que nous allons apprendre ailleurs pour mieux le rapporter chez nous.















