
La ville bolivienne de Santa Cruz de la Sierra, autrefois réputée pour posséder le ciel le plus pur d’Amérique latine selon un almanach de 1979, est devenue aujourd’hui un terrain d’action pour les exécuteurs du crime organisé : des tueurs à gages capables d’assassiner, même en plein jour. Ces scènes de violence, que les Boliviens ne voyaient auparavant qu’à travers les séries télévisées, sont désormais une réalité sanglante. La situation a franchi un nouveau seuil avec l’assassinat, pour la première fois, d’un magistrat d’une haute juridiction: Víctor Hugo Claure.
Par Weimar Arandia
Magistrat du Tribunal agro-environnemental, Víctor Hugo Claure représentait précisément un système judiciaire auquel la population réclame depuis des années davantage de probité et d’efficacité. Pourtant, cet objectif est loin d’avoir été atteint depuis 2012, année où les plus hautes autorités judiciaires boliviennes ont commencé à être élues au suffrage populaire. Au lieu de renforcer la justice, cette politisation du système judiciaire a entraîné une profonde dégradation institutionnelle. La justice bolivienne s’est transformée en un véritable labyrinthe de corruption et ses corollaires, alimentant le mécontentement social, alors même que sa mission fondamentale devrait être de préserver la paix sociale en arbitrant les conflits au sein de la société.
La logique électorale a fini par dénaturer le rôle des hautes juridictions. Certaines autorités judiciaires ne se contentent plus de rendre la justice. Elles cherchent également à préserver leur influence politique et leurs positions de pouvoir. Dans ce contexte, des juges nommés grâce à des appuis politiques ou à l’argent considèrent parfois leur fonction comme un moyen d’enrichissement rapide, sans mesurer les conséquences désastreuses pour la société. Face à l’effondrement de la confiance dans les institutions, certains groupes sociaux choisissent de se faire justice eux-mêmes à travers des lynchages, tandis que les organisations criminelles remplacent progressivement l’État en imposant leur propre justice dans les conflits liés au narcotrafic, à l’exploitation illégale de l’or ou au trafic de terres. Le recul de l’État a un coût humain considérable. La population en paie le prix, tout comme les représentants mêmes de la justice, à l’image du magistrat assassiné : Víctor Hugo Claure.
Il y a quatorze ans, au début de cette nouvelle phase de la justice bolivienne marquée par l’élection des autorités judiciaires, des observateurs ont averti qu’un échec du système ouvrirait la voie à une progression dangereuse des organisations criminelles, comme cela s’est produit en Colombie, au Mexique, en Amérique centrale puis en Équateur.
Aujourd’hui, l’accumulation des dysfonctionnements pour ne pas parler directement de pratiques arbitraires ou criminelles au sein même du système judiciaire conduit précisément à ce scénario redouté. Puissent le sacrifice du magistrat assassiné et la gravité de cette situation pousser les responsables politiques, les autorités judiciaires, les juges et les forces de police à réfléchir à l’importance de leur mission au sein de la société bolivienne. Car face à l’expansion du crime organisé, nul n’est désormais véritablement à l’abri.















