
Après plus de deux décennies de carrière, le rappeur béninois Ishaq, de son vrai nom Tchaboué Issaka, s’apprête à dévoiler un nouveau projet qui marque une étape importante de son parcours artistique. Intitulé Sika, cet EP de cinq titres annonce un retour affirmé aux racines culturelles africaines tout en proposant une réflexion sur l’identité, l’héritage et la place des artistes africains dans la création contemporaine.
Par Irene Herman
Figure historique du rap béninois depuis les années 1990, Ishaq présente ce nouveau projet comme le fruit d’une longue maturation personnelle et musicale. S’il reste profondément attaché au rap, l’artiste revendique aujourd’hui une approche plus ouverte, nourrie autant par les traditions africaines que par les influences urbaines qui ont façonné son parcours. « Je suis un rappeur à la base, mais j’ai toujours eu envie d’explorer d’autres territoires musicaux. Cet EP me permet de réunir plusieurs sensibilités qui m’accompagnent depuis longtemps », explique-t-il.
À travers Sika, Ishaq cherche à dépasser les frontières des genres pour construire une proposition artistique ancrée dans les réalités culturelles africaines contemporaines. L’objectif n’est pas de reproduire des formes traditionnelles à l’identique, mais d’en prolonger l’esprit dans un langage musical actuel. Originaire de la communauté kotokoli, présente principalement au nord du Togo et du Ghana ainsi que dans certaines régions du Bénin et du Burkina Faso, l’artiste revendique l’influence déterminante des musiques qui ont accompagné son enfance. À celles-ci s’ajoutent les nombreuses traditions musicales béninoises auxquelles il a été exposé au fil des années.
« Nous sommes le produit de plusieurs héritages. Les musiques fon, yoruba, bariba, kotokoli et bien d’autres vivent en nous. Elles façonnent notre manière d’écouter, de créer et de ressentir », affirme-t-il. Cette réflexion sur les racines occupe une place centrale dans sa démarche. Pour Ishaq, l’évolution actuelle de nombreuses scènes musicales africaines démontre qu’une création profondément enracinée dans son environnement culturel peut trouver un écho universel.
L’artiste cite notamment le succès mondial de l’afrobeats comme la preuve qu’une musique assumant pleinement son identité peut s’imposer sur la scène internationale sans renoncer à son authenticité. « Personne ne peut mieux raconter notre histoire que nous-mêmes. Plus nous assumons ce que nous sommes, plus notre musique devient identifiable et forte », estime-t-il. Cette quête identitaire s’accompagne également d’une réflexion sur l’évolution du rap. À 48 ans, Ishaq considère que le genre a progressivement perdu une partie de sa fonction originelle.
« Le rap est né comme une musique de combat, une musique qui exprimait des réalités sociales et politiques. Aujourd’hui, il reste souvent la forme, mais le contenu s’est affaibli », observe-t-il. Pour autant, il refuse toute rupture avec le mouvement hip-hop dont il est issu. Selon lui, le rap demeure le socle de son expression artistique. La différence réside désormais dans la volonté de construire un rap qui parle depuis l’Afrique plutôt qu’un rap qui cherche à reproduire les modèles dominants venus d’ailleurs.
-Hommage à la divinité-
Le titre du projet résume cette ambition. Sika est inspiré du mot « Sikawa », qui désigne les jumeaux dans la langue kotokoli. Dans de nombreuses sociétés d’Afrique de l’Ouest, les jumeaux occupent une place spirituelle et symbolique particulière. Le morceau éponyme, interprété en langue kotokoli (Tem), rend hommage à cette tradition tout en explorant les liens entre mémoire collective, spiritualité et transmission culturelle. « Dans ma famille comme dans beaucoup d’autres communautés du Bénin, les jumeaux occupent une place importante. J’ai voulu célébrer cet héritage et rappeler sa portée culturelle », explique le musicien.
L’EP s’articule autour de cinq titres qui illustrent différentes facettes de sa démarche artistique. « On va danser le » , déjà disponible, interroge la question des origines et de la conscience culturelle. Capitaine, réalisé avec le chanteur Elfa désormais Mbesina Marley, puise son inspiration dans l’œuvre du légendaire artiste béninois Amikpon. La La La réinterprète quant à lui un chant traditionnel associé à la maîtrise du fer dans la culture kotokoli, tandis que Méthode Militaire constitue le morceau le plus directement ancré dans la tradition rap de l’artiste.
Au-delà de son contenu musical, Sika apparaît comme une œuvre charnière dans la carrière d’Ishaq. Depuis ses débuts dans le rap béninois au milieu des années 1990, son parcours a accompagné plusieurs générations d’artistes. Après la sortie de son premier album Ishaq 001 au début des années 2000, puis de Awabilélé, il a également contribué à la structuration de la scène musicale locale à travers le studio « Academy N dimension » et l’accompagnement de nombreux jeunes talents.
Aujourd’hui, l’artiste voit dans ce nouvel EP l’aboutissement de près de vingt années de réflexion sur sa place en tant que créateur africain. « Quand j’étais plus jeune, je voulais ressembler à ce qui semblait dominer le monde. Aujourd’hui, je veux d’abord être moi-même. Être le produit de ma terre, de mon histoire et de mon environnement culturel. C’est à partir de là que tout le reste devient possible ».
Prévu pour les prochains mois, Sika ambitionne ainsi de s’inscrire dans le mouvement plus large d’une génération d’artistes africains qui revendiquent leur héritage culturel comme une source d’innovation et non comme une simple référence au passé. Pour Ishaq, l’avenir de la musique africaine se construit précisément dans cette capacité à dialoguer avec le monde sans jamais perdre le lien avec ses racines.
















