
Près de neuf décennies après la dernière exécution publique généralement reconnue sur leur territoire, les États-Unis voient resurgir un débat majeur autour d’un projet de retransmission en direct d’une exécution militaire. Entre transparence judiciaire, dignité humaine et risques de mise en spectacle de la mort, la controverse soulève des questions juridiques et éthiques internationales.
Par Irene Herman
Autrefois, les exécutions publiques aux États-Unis constituaient des manifestations de l’autorité de l’État. Organisées devant des foules parfois considérables, elles visaient à punir, à dissuader la criminalité et à rappeler la puissance de la justice. Mais ces cérémonies ont progressivement disparu, notamment parce qu’elles risquaient de transformer la mort en spectacle populaire.
Le 14 août 1936, Rainey Bethea est pendu à Owensboro, dans le Kentucky, devant environ 20 000 personnes. Son exécution demeure l’un des épisodes les plus marquants de cette histoire. Celle de Roscoe « Red » Jackson, en 1937 dans le Missouri, est généralement considérée comme la dernière exécution publique aux États-Unis.
Cette évolution n’a toutefois pas signifié l’abandon de la peine capitale. Les exécutions ont été déplacées derrière les murs des établissements pénitentiaires, sous le contrôle des autorités et en présence d’un nombre limité de témoins.
–De la place publique à la retransmission numérique : la transparence en question-
Le recul des exécutions publiques s’explique notamment par les controverses entourant leurs conditions et par les limites de leur prétendu effet dissuasif. L’exposition publique de la mort risquait de détourner l’attention du crime et de la décision judiciaire pour la concentrer sur la souffrance du condamné. La dignité humaine, la maîtrise des procédures et la crainte de banaliser la violence ont ainsi contribué à remettre en cause ces pratiques.
Dans un article publié le 9 octobre 2026, The Washington Post revient sur cette histoire à la lumière d’un projet du ministère américain de la Défense visant à retransmettre en direct l’exécution prévue de Nidal Malik Hasan, condamné pour la fusillade de Fort Hood en 2009. Ce projet ravive une interrogation fondamentale : une exécution cesse-t-elle d’être publique lorsqu’elle se déroule derrière des portes closes, mais que ses images sont accessibles à distance ?
La diffusion numérique pourrait élargir l’accès à un acte habituellement réservé à quelques témoins. Elle pourrait également transformer une procédure exceptionnelle en contenu audiovisuel partagé, commenté et extrait de son contexte. La place publique du XXIe siècle n’est plus seulement une rue ou une place : elle peut devenir un espace numérique mondial, où les images circulent difficilement de manière contrôlée. Il convient toutefois de distinguer le projet annoncé de sa réalisation effective. L’intention de retransmettre une exécution ne signifie pas que celle-ci a effectivement été diffusée ni que toutes les questions juridiques ont été résolues.
Les partisans d’une plus grande visibilité avancent un argument démocratique : si l’État exerce le pouvoir de mettre à mort au nom de la justice, pourquoi les citoyens ne pourraient-ils pas observer la manière dont ce pouvoir est appliqué ? La transparence peut favoriser le contrôle des institutions et permettre de confronter les discours officiels aux pratiques réelles. La juriste Deborah Denno, citée dans le débat rapporté par The Washington Post, estime ainsi qu’une retransmission pourrait montrer au public ce qu’implique concrètement une exécution.
Cependant, rendre un acte visible ne signifie pas nécessairement rendre la justice plus équitable. Une diffusion ne garantit ni un contrôle indépendant, ni une meilleure compréhension de la procédure, ni une réduction des erreurs judiciaires. Les images peuvent informer, mais aussi choquer ou être instrumentalisées à des fins politiques. La réflexion doit également prendre en compte les droits et la dignité des proches des victimes, de la famille du condamné, des agents chargés de l’exécution et des personnes exposées aux images. La transparence ne saurait être considérée comme une valeur absolue, indépendante de ses conséquences humaines.
–Un débat éthique qui dépasse les frontières américaines-
La controverse américaine s’inscrit dans un monde profondément divisé sur la peine capitale. Certains États l’ont abolie, tandis que d’autres la maintiennent pour les crimes les plus graves. Dans plusieurs pays, les exécutions publiques demeurent une réalité.
Selon les données d’Amnesty International citées par The Washington Post, au moins 17 exécutions publiques ont été signalées dans le monde en 2025, dont onze en Iran et six en Afghanistan. Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, compte tenu des différences de transparence entre les pays.
Le débat américain met en évidence trois questions distinctes : la légalité de la peine de mort, les conditions de son application et le droit du public à connaître les pratiques de l’État. Le maintien de la peine capitale n’implique pas nécessairement l’ouverture des exécutions au public. Inversement, leur diffusion ne garantit ni le respect des droits fondamentaux ni une véritable responsabilité institutionnelle.
L’histoire américaine témoigne d’une transformation du rapport entre l’État, la punition et le regard collectif. Après avoir été exposée aux foules, l’exécution est devenue une procédure institutionnelle encadrée. Les technologies numériques permettent aujourd’hui d’envisager une nouvelle forme de visibilité, sans résoudre les interrogations éthiques qui ont conduit à l’abandon des exécutions publiques.
Une retransmission pourrait supprimer certaines barrières physiques, mais aussi accroître les risques de circulation incontrôlée des images, d’instrumentalisation politique et d’exposition involontaire de personnes vulnérables. La possibilité technique de montrer un événement ne suffit pas à justifier sa diffusion.













