Accueil A LA UNE Rasbawa : « Le Vodoun est ma culture, ma vie, et le...

Rasbawa : « Le Vodoun est ma culture, ma vie, et le reggae mon moyen d’expression »

5
Le reggaeman béninois, Rasbawa

Artiste reggae béninois installé en Europe, plus précisément à Paris en France, Rasbawa est une voix singulière qui mêle engagement social, valorisation du Vodoun et défense de l’identité africaine. Dans cet entretien avec infostime, il revient sur son parcours, ses inspirations et sa vision de la musique comme outil de conscientisation.

Par Irene Herman

De son vrai nom Okambawa Okoku, Rasbawa est issu d’une famille originaire de Kamaté, un village situé entre Dassa-Zoumè et Glazoué, au centre du Bénin. Pourtant, c’est au Ghana, dans la région de la Volta, qu’il voit le jour et passe les premières années de son enfance. « Je ne suis pas né au Bénin, je suis né au Ghana et j’y ai grandi avant d’être rapatrié avec ma famille », explique-t-il. Après un bref séjour au Bénin, il poursuit son enfance et son adolescence en Côte d’Ivoire avant de rejoindre l’Europe.

La musique l’accompagne très tôt. Sa mère, chanteuse reconnue dans son village et pratiquante du Vodoun, lui transmet le goût du chant. Son père, propriétaire d’un important restaurant au Ghana, reçoit régulièrement des musiciens qui se produisent devant les clients. Un environnement qui nourrit progressivement sa vocation artistique. Le choix du reggae ne doit rien au hasard. Très jeune, Rasbawa découvre les grandes figures du genre, notamment Peter Tosh, Jimmy Cliff et Bob Marley. Sa maîtrise de l’anglais lui permet de comprendre directement leurs textes et les messages qu’ils véhiculent.

Mais au-delà de la musique, certaines expériences personnelles marquent profondément sa vision du monde. Il évoque notamment un épisode vécu dans son enfance au sein d’une institution religieuse chrétienne, où les enfants devaient attendre que les prêtres aient terminé leur repas avant de consommer les restes. Une situation qui l’interroge durablement sur les notions d’égalité et de justice. « C’est ce genre de choses qui m’a poussé à réfléchir aux rapports de domination et aux inégalités », confie-t-il. Pour lui, le reggae reste avant tout une musique porteuse de messages sociaux et humains.

Un artiste profondément enraciné dans le Vodoun-

Contrairement à certains clichés, Rasbawa revendique pleinement son appartenance à la tradition vodoun. « Je suis vodouisant à 100 %. Je dors Vodoun, je me réveille Vodoun, je pense Vodoun », insiste-t-il. Le reggaeman renchérit, en indiquant que le Vodoun n’est pas seulement une croyance ou une religion. Il s’agit avant tout d’une culture, d’un héritage et d’une manière d’appréhender le monde. Les chants traditionnels entendus durant son enfance continuent aujourd’hui d’influencer sa musique et son écriture. L’artiste regrette que le Vodoun ait longtemps été diabolisé et estime que de nombreuses valeurs positives de cette tradition restent méconnues du grand public.

Abordant les influences qui ont motivé son choix du reggae, Rasbawa affirme avec précision que parmi les artistes qui ont marqué son parcours, Peter Tosh occupe une place particulière. « Peter Tosh était direct dans ses textes. Il ne tournait pas autour du pot. Et, j’aime bien ça », explique Rasbawa. S’il reconnaît également l’influence de Bob Marley, il considère ce dernier comme plus diplomate dans son approche. Cette franchise de Peter Tosh correspond davantage à sa propre personnalité artistique et à son désir de dénoncer les injustices sans détour.

À travers ses chansons, l’auteur de « Akpatcho » cherche avant tout à dénoncer les différentes formes d’inégalité. Qu’il s’agisse des discriminations raciales, des injustices sociales ou du sentiment de supériorité que certains développent en raison de leur statut ou de leurs diplômes, l’artiste refuse toute hiérarchie entre les êtres humains. Il cite l’exemple de sa mère, qui n’a jamais fréquenté l’école occidentale mais dont la sagesse l’a profondément marquée. Une leçon de vie qui nourrit aujourd’hui encore sa réflexion sur la différence entre instruction et intelligence. « Avoir des diplômes ne signifie pas forcément être intellectuel », affirme-t-il.

-Une place du reggae en recul-

Rasbawa se montre préoccupé par l’évolution actuelle de la musique en Afrique de l’Ouest. Selon lui, le reggae perd progressivement du terrain face à des productions davantage orientées vers le divertissement que vers la transmission de messages. Il regrette également le manque de structures de soutien, de festivals spécialisés et d’espaces d’expression pour les artistes reggae du continent. À ses yeux, de nombreux musiciens engagés sont contraints d’adapter leur style afin de rester visibles dans l’industrie musicale.

L’artiste souligne avoir mené l’essentiel de sa carrière en autoproduction. À l’exception d’un album produit par un partenaire allemand, l’ensemble de ses projets ont été financés par ses propres moyens. Il revendique aujourd’hui quatre albums publiés : Black or White, Image of God, Passeport, Jeunesse africaine et De Paris à Bohicon. De nombreux autres projets seraient actuellement en préparation. Parmi ses chansons les plus représentatives, il cite notamment Rasta et Akpacho. Cette dernière œuvre visait à combattre les préjugés associant systématiquement les pratiquants du Vodoun à la sorcellerie.

Malgré une carrière internationale et plusieurs participations à des festivals européens notamment, Rasbawa estime ne pas bénéficier d’une véritable reconnaissance institutionnelle au Bénin. Il affirme n’avoir jamais été invité à certains événements culturels majeurs du pays, notamment ceux consacrés au Vodoun, alors même que cette thématique constitue le cœur de son œuvre artistique. « J’aimerais simplement qu’on me donne l’occasion de participer… », déclare-t-il.

-Un regard nuancé sur l’évolution du Bénin-

Interrogé sur la situation du pays, Rasbawa se montre prudent. Sans s’engager dans les débats politiques, il reconnaît les transformations observées ces dernières années, notamment en matière d’infrastructures et d’image internationale. Il salue également les initiatives qui ont contribué à valoriser le patrimoine vodoun et à modifier le regard porté sur cette tradition au niveau national et international.

Siège CCKK, maison Okoukou, village Kamaté

Au-delà de la musique, Rasbawa travaille actuellement à la création d’un vaste complexe culturel dans son village natal de Kamaté. Ce projet comprend plusieurs infrastructures : une maison des ancêtres (Ilé-Iwin ou Hounhô), un musée Vodoun, un centre culturel destiné à l’apprentissage et aux spectacles, une bibliothèque baptisée Cheikh Anta Diop. L’objectif est de préserver les traditions locales, transmettre les savoirs ancestraux aux jeunes générations et offrir un espace de découverte aux visiteurs. « Si nous perdons ces éléments de notre patrimoine, c’est une partie de notre identité qui disparaît », estime-t-il.

Pour conclure, Rasbawa encourage les jeunes artistes béninois à s’appuyer sur leur propre culture plutôt que de reproduire des modèles importés. Sans prétendre détenir la vérité, il défend une conviction simple : l’authenticité culturelle constitue la meilleure base pour construire une œuvre durable. À travers sa musique comme à travers ses projets culturels, Rasbawa poursuit ainsi un même objectif : préserver, transmettre et valoriser les richesses culturelles africaines tout en portant un message d’égalité et de dignité humaine.