
Figure discrète mais, profondément marquante de la scène musicale ivoirienne, François Kency, incarne une trajectoire faite de persévérance, de confiance et d’une fidélité farouche à son art. Originaire de Sikensi, dans le sud de la Côte d’Ivoire, il puise dans ses racines une inspiration constante. Derrière la douceur apparente de ses mélodies se cache un parcours âpre, presque initiatique, où chaque étape a forgé l’homme et l’artiste. Infostime est allé à sa rencontre pour recueillir le récit d’un homme dont la musique épouse les contours de la vie, entre blessures intimes et espérance collective.
Par Irene Herman
Tout commence à la fin des années 1980. Encore jeune, il attrape ce qu’il appelle lui-même « le virus de la musique », au point de faire un choix radical : arrêter l’école pour suivre cet appel irrépressible. Avec des amis, il fonde le groupe « Wazi-Inter », une aventure collective qui le propulse rapidement sur scène. En 1988, le groupe décroche le premier prix du concours Radio Vacances organisé par la RTI : la radio et télévision ivoirienne, puis confirme l’année suivante avec une distinction aux « Vacances Culture » 1989, sous l’égide du ministère de la Culture de Côte d’Ivoire.
Ces premières reconnaissances ouvrent une nouvelle voie. En 1990, François Kency plonge dans l’univers exigeant du cabaret. Il fait ses armes au « Canne à Sucre« , l’un des tout premiers cabarets de la capitale ivoirienne, où il se produit pendant cinq ans, avant de poursuivre l’expérience à la « Cabane Bambou« , toujours à Abidjan, durant près de trois ans. Au fil de ces années d’apprentissage intense, au contact direct du public, il se forge une voix, une présence scénique et une identité artistique singulière.
En 1992, il franchit une étape décisive avec la sortie de son premier album, « Combats« . Un titre qui n’a rien d’anodin. « Ce n’était pas évident de faire ce métier… c’est une grande bataille pour en arriver là« , confie-t-il. À travers cet opus, il livre bien plus que des chansons : un manifeste personnel, une invitation à croire en soi malgré les obstacles.
Certains titres marquent particulièrement les esprits. « Yalaï« , par exemple, puise dans la langue abidji de la région de Sikensi, dans le sud de la Côte d’Ivoire, pour évoquer la souffrance et la pauvreté, des réalités que l’artiste n’a jamais cherché à embellir. Avec « Fahabê« , qui signifie « vas-y… si tu veux » ou « si tu le sens ». Pour François Kency, la musique devient un espace de vérité, parfois brute, mais toujours sincère.
Sa signature sonore, elle plonge profondément dans les racines culturelles ivoiriennes. L’artiste revendique une musique influencée par les rythmes traditionnels de son pays, à la croisée de son héritage Akan et des richesses culturelles baoulé et bété. Cette alchimie donne naissance à une identité musicale singulière, où modernité et traditions dialoguent sans jamais s’opposer. Au fil des années, il bâtit une œuvre solide, composée d’une quinzaine de productions : six albums, quatre singles et plusieurs EP: (Extended Play), un format musical court contenant généralement 4 à 6 titres, pour une durée totale de moins de 30 minutes, enregistrés entre l’Occident et la Côte d’Ivoire.
La trajectoire de l’artiste ne s’arrête pas aux studios et aux scènes. Engagé pour la paix dès 2006, il voit son destin basculer en 2011, lorsqu’il est contraint de prendre le chemin de l’exil. Pendant douze longues années, loin de sa terre natale, il tient bon. « L’exil ne m’a pas détourné de mes objectifs, de mes priorités« , affirme-t-il, comme une ligne de conduite inébranlable.

-De l’exil à la scène, un artiste engagé qui chante la paix, l’identité et la résilience-
En 2023, son retour en Côte d’Ivoire marque un tournant chargé d’émotion et de sens. Son premier réflexe n’est pas de célébrer, mais de rassembler. Il remet au goût du jour son titre à succès « Tywodjou » en featuring avec l’animatrice de télévision Ivydero et enchaîne avec le single « Fa n’gassô« , deux œuvres tournées vers un même message : la cohésion nationale. Cette dynamique culmine le 3 mai 2025, lors d’un grand concert au Palais de la Culture d’Abidjan, moment fort où musique et message citoyen ne font plus qu’un.
Auteur, compositeur, interprète, mais aussi producteur, François Kency revendique une indépendance artistique totale. « Je ne fais pas de la musique alimentaire« , affirme-t-il sans détour. Une déclaration qui résume son engagement : créer par nécessité intérieure, et non pour répondre à des logiques commerciales.
Sur le plan personnel, l’homme reste profondément attaché à sa famille. Père de quatre enfants, il demeure aujourd’hui un artiste engagé, au croisement du social et de la quête de paix, sans jamais perdre de vue l’essentiel : parler à l’humain. Une voix posée, lucide, qui ne cherche pas le bruit, mais l’impact durable. Car chez lui, chaque chanson est un fragment de vie, et chaque note, une manière de construire la mémoire et l’espoir.














