
Après plus de deux décennies de reports, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) semble décidée à franchir le pas. Les chefs d’État de l’organisation ont fixé à 2027 le lancement de l’Eco, la future monnaie unique de l’Afrique de l’Ouest. Cette fois, l’approche sera progressive : les États qui satisfont aux critères de convergence intégreront l’union monétaire en premier, les autres suivront au fur et à mesure.
Par Irene Herman
Sur le papier, cette stratégie est pragmatique. Dans les faits, elle marque une rupture profonde avec l’ambition originelle du projet. L’Eco n’était pas conçu comme la monnaie d’une partie de l’Afrique de l’Ouest. Il devait être le ciment économique des quinze États de la CEDEAO, un outil destiné à accélérer les échanges commerciaux, réduire les coûts des transactions, renforcer la souveraineté monétaire régionale et donner naissance à un marché intégré de plus de 400 millions d’habitants. Cette vision appartient désormais au passé.
Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO a profondément rebattu les cartes. La naissance de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) ne constitue pas seulement une crise politique entre voisins. Elle remet en cause l’architecture même de l’intégration ouest-africaine imaginée depuis les années 1970. Certes, la CEDEAO reste libre de poursuivre son projet. Aucune disposition juridique n’impose l’unanimité des quinze États d’origine. Les douze membres restants peuvent créer leur union monétaire.
Mais une question demeure : une monnaie qui exclut une partie importante de l’espace ouest-africain peut-elle encore être présentée comme la monnaie de toute la sous-région ? La réponse est autant politique qu’économique. L’absence des trois pays sahéliens réduit la portée géographique de l’Eco. Elle prive également le projet d’un axe stratégique reliant les économies côtières à l’hinterland sahélien. Les flux commerciaux, les corridors de transport et les chaînes d’approvisionnement régionales seront affectés. Mieux, cette séparation risque d’institutionnaliser deux espaces économiques concurrents : d’un côté, la CEDEAO ; de l’autre, l’AES. À cela s’ajoute un obstacle que le calendrier politique ne peut effacer : la convergence macroéconomique.
Depuis l’annonce du projet en 2000, ce ne sont pas les crises diplomatiques qui ont empêché l’Eco de voir le jour, mais les réalités économiques. Inflation persistante, déficits budgétaires élevés, dette publique croissante et réserves de change insuffisantes ont régulièrement éloigné les États des critères fixés. En choisissant une intégration graduelle, la CEDEAO reconnaît implicitement qu’une union monétaire ne peut plus attendre que tous les pays avancent au même rythme.
Cette évolution rapproche le projet du modèle de la zone euro, où tous les membres de l’Union européenne n’utilisent pas la monnaie unique. Mais la comparaison a ses limites. L’Union européenne s’est construite sur des institutions supranationales solides, des mécanismes de solidarité financière et un haut degré de coordination économique. La CEDEAO, elle, reste confrontée à des écarts de développement importants et à une coopération économique encore incomplète.
-Nigeria, le véritable-
Première puissance économique et démographique de la région, le Nigeria représente à lui seul une part considérable du PIB de la CEDEAO. Sans son engagement total, l’Éco aurait du mal à s’imposer comme une monnaie crédible sur les marchés internationaux. Avec lui, en revanche, le projet pourrait acquérir une masse critique suffisante pour attirer les investisseurs et renforcer le commerce intra-régional. Pendant ce temps, l’AES pourrait suivre une trajectoire différente. Les autorités du Mali, du Burkina Faso et du Niger évoquent régulièrement un approfondissement de leur intégration économique. Si cette dynamique devait conduire, à terme, à la création d’une monnaie commune ou d’un mécanisme monétaire propre, l’Afrique de l’Ouest entrerait dans une configuration inédite : deux blocs régionaux, deux visions politiques et potentiellement deux systèmes monétaires.
L’Eco de 2027 ne sera donc pas seulement une réforme économique. Il sera un révélateur des recompositions géopolitiques en cours en Afrique de l’Ouest. La véritable question n’est plus de savoir si la CEDEAO peut lancer sa monnaie sans le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Juridiquement, elle le peut. Politiquement, elle semble déterminée à le faire. La question est désormais de savoir si cette monnaie parviendra à devenir un instrument d’intégration régionale ou si elle consacrera, malgré elle, la fragmentation durable de l’espace ouest-africain.
Car une monnaie ne repose pas uniquement sur des critères budgétaires ou des taux d’inflation. Elle repose aussi sur une communauté de destin. Et c’est précisément cette communauté qui est aujourd’hui mise à l’épreuve. Cette analyse peut également être enrichie d’une dimension historique, en revenant sur les débats autour du franc CFA, les tensions franco-ouest-africaines, le changement de nom du projet « Eco » en 2019 et les positions du Nigeria et du Ghana. Cela donnerait un article de fond de 1 500 à 2 000 mots, adapté à une publication dans un média de référence.















