

Consécration internationale pour le cinéma béninois. Trois productions de la réalisatrice Kismath Baguiri CACAO saison 2, Charles Ornel saison 2 et Lakantane étaient sélectionnées au Festival Vues d’Afrique de Montréal. C’est finalement Lakantane, une série engagée tournée au Sénégal et co-réalisée avec la réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang, qui a remporté le prix de la Meilleure série Web TV. Infostime est allé à la rencontre de Kismath Baguiri, qui revient sur cette récompense, les défis du tournage en haute mer et sa vision pour la nouvelle génération de créateurs africains.
Propos recueillis par Tiéga Safiou Fannikoi
Infotime : Que représente pour vous, personnellement et professionnellement, le prix de la Meilleure série Web et TV remporté par Lakantane au Festival Vues d’Afrique de Montréal ?
Kismath Baguiri : C’est une immense fierté. Je ressens le sentiment d’une mission accomplie, mais qui continue de porter ses fruits. Le bonheur de voir des efforts collectifs couronnés de succès est indescriptible. Je veux exprimer toute ma gratitude envers Angèle DIABANG, qui m’a invitée sur ce projet. Sans sa confiance, je n’aurais pas vécu cette aventure. Ce prix vient confirmer une chose simple : nous avons eu raison d’y croire. Professionnellement, c’est la preuve que l’audace paie et que les histoires ancrées dans nos réalités peuvent rayonner.
Infostime : Pouvez-vous donner un exemple concret où une collaboration internationale a renforcé Lakantane sans altérer son identité béninoise ?
KB : La diversité des nationalités sur un plateau de tournage est chose courante dans notre métier. La différence se fait juste dans notre capacité à assurer au poste où l’on se trouve. J’ai la faiblesse de penser que mon parcours professionnel a motivé la démarche d’Angèle Diabang. Lakantane associé à la Méduse dans le contexte de la série et désigne la déesse des eaux a été tourné au Sénégal, plongé dans sa culture et ses réalités. Plus de 90 % de l’équipe technique était sénégalaise. Dans cet environnement, une réalisatrice béninoise comme moi ne passe pas inaperçue.
L’un des moments les plus marquants de ce tournage est quand nous nous sommes retrouvés en haute mer. Le vent, les vagues, les risques bien réels… C’est là que j’ai vu notre créativité et notre détermination exploser. Personne n’a reculé. Nous étions soudés, au-delà des nationalités. Rien n’a été laissé au hasard. Ce que j’en retire, c’est la force d’un collectif qui ne regarde ni les passeports ni les origines, seulement l’urgence de raconter juste.
Infostime : Comment s’est construite votre collaboration avec Angèle Diabang sur le plateau, et pouvez vous nous citer un moment ou un choix artistique où votre duo a fait la différence ?
KB : Notre règle implicite était l’absence de hiérarchie au profit d’une répartition spontanée. Nous avions la même vision et la même sensibilité pour chaque scène, et toutes les décisions artistiques se prenaient d’un commun accord. Ce n’est que sur le plan technique que chacune apportait sa touche personnelle.
Infostime : Quel a été le principal défi rencontré lors du tournage de Lakantane, notamment en haute mer ?
KB : Oui, la mer est un personnage central. Le plus grand défi logistique a été de tourner sur des pirogues traditionnelles sans jamais compromettre la sécurité des comédiens et des techniciens. Mais le défi humain fut encore plus grand. Nous étions confrontés à la dureté du tournage en haute mer : grosses vagues, nausées, soleil brûlant, vent. La moitié de l’équipe était quasiment à terre, tandis que ces pêcheurs restaient énergiques, debout, dansant sur leurs pirogues et domptant les vagues. C’était époustouflant de les voir ainsi, alors que nous vomissions presque nos tripes.
Infostime : Ce prix arrive à un moment où les séries africaines gagnent en visibilité mondiale. Selon vous, qu’est-ce que Lakantane apporte de nouveau au paysage des webséries et des fictions TV sur le continent ?
KB : Lakantane apporte une preuve que l’on peut faire exister des sujets « sérieux » – ici l’écologie, la préservation des côtes, la lutte des petits pêcheurs dans un format grand public. Trop souvent, on oppose divertissement et engagement. Nous avons montré que non. La série ne donne pas de leçon, elle montre des personnages pris dans des contradictions vraies. Par ailleurs, elle innove par son traitement visuel : on a osé des plans longs, des silences, une bande-son qui laisse place au bruit des vagues. Ce pari de la lenteur, à l’heure du zapping, a surpris mais a séduit. Je pense que Lakantane ouvre une voie vers un cinéma ouest-africain plus contemplatif et plus politique à la fois.
Infostime : Quelle recommandation donneriez-vous à partir de vos expériences aux jeunes réalisateurs africains en général et béninois en particulier qui hésitent à s’inspirer de leur quotidien ?
KB : Ma recommandation est simple : ne partez pas chercher des histoires à Paris, à New York ou dans des clichés sur l’Afrique. Restez au marché, prenez le temps d’écouter les vendeuses, les motos-taxis, les femmes qui puisent l’eau. La force d’un réalisateur, c’est sa capacité à rendre universel ce qui est local. Je conseille aussi de s’imposer des contraintes : filmer un lieu qu’on connaît trop bien pour le redécouvrir. Et surtout, accepter l’imperfection. Nos moyens sont modestes, mais notre regard est unique. Ne cherchez pas à imiter ce qui se fait ailleurs. L’Afrique n’a pas besoin de copies, elle a besoin de révélateurs.
Infostime : Quel message central portez-vous à travers Lakantane, et comment le public béninois peut-il s’y reconnaître malgré son ancrage au Sénégal ?
KB : L’objectif profond – et je pèse mes mots – était de montrer que les populations côtières d’Afrique de l’Ouest partagent les mêmes menaces : l’accaparement des terres, la pollution, la raréfaction des ressources halieutiques. Le message, c’est que la résistance est possible, mais qu’elle doit être collective. Le public béninois se retrouve dans Lakantane parce que les mêmes combats existent à Cotonou, à Ouidah, à Grand-Popo. Les frontières ne sont que des lignes sur une carte ; la mer, elle, nous relie.
Infostime : Quel message adressez-vous à vos équipes, au public et aux soutiens du cinéma béninois, et comment cet engagement nourrit-il votre vision pour la 9ᵉ édition des Ciné 229 Awards ?
KB : Ce prix m’a rappelé une vérité simple : le travail acharné finit toujours par payer. Je dis un grand merci à toutes les équipes, ici et ailleurs, qui ont cru en ce projet et ont donné le meilleur d’elles-mêmes. Pour le Ciné 229 Awards, ma vision est claire : nous ne distribuons pas seulement des trophées. Nous offrons à la jeune génération un moment de brassage unique avec des professionnels du cinéma venus des quatre coins du monde. Cette année, nous avons prévu une formation de deux semaines sur le maquillage effets spéciaux ainsi qu’une master class sur la production des séries. Et nous lancerons dans quelques jours l’appel à films, qui consacre le démarrage de chaque édition.
Je crois profondément au potentiel de nos jeunes cinéastes. Je travaille, modestement, à apporter ma pierre à l’édifice. Le prix de la Meilleure série Web et TV remporté par Lakantane est une belle récompense pour l’effort, et l’exemple que nous pouvons exhiber pour motiver la jeune génération à ne rien lâcher sur le chemin de la construction professionnelle.















