Accueil A LA UNE L’ONU vote pour « corriger la carte » du monde et redonner...

L’ONU vote pour « corriger la carte » du monde et redonner à l’Afrique sa taille réelle

25
Robert Dussey, ministre des Affaires étrangères, de la Coopération, de l'Intégration africaine et des Togolais de l'extérieur lors de son entretien au stakeout avec des journalistes au sujet du projet de résolution « Corriger la carte » : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l'Afrique.

L’Assemblée générale des Nations Unies a adopté le vendredi 4 septembre, une résolution appelant à rééquilibrer la représentation cartographique mondiale. Elle met ainsi un terme à la projection de Mercator qui domine depuis près de cinq siècles. Le monde tel que nous le connaissons sur nos cartes murales et nos écrans va changer.

Par Irene Herman 

Le texte, intitulé « Corriger la carte : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l’Afrique », a été adopté par 164 voix pour, une seule voix contre celle des États-Unis et six abstentions, celles de l’Estonie, de la Géorgie, de la Lituanie, de la République de Moldova, de la Serbie et de l’Ukraine. Porté par le Togo au nom du Groupe africain et soutenu par l’Union africaine, le texte a également été coparrainé par la France.

C’est le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, qui a défendu la résolution à la tribune, rappelant que les cartes ne sont jamais de simples outils neutres : elles façonnent l’éducation, nourrissent l’imaginaire collectif et influencent durablement la perception que l’on se fait des nations et de leur importance. Du côté américain, la représentante Yaryna Ferencevych a vivement critiqué le texte, y voyant une résolution motivée par des considérations idéologiques plutôt que scientifiques. Il estime par ailleurs qu’elle nuit à la crédibilité de l’institution onusienne.

Au cœur du débat se trouve la projection de Mercator, conçue en 1569 par le géographe flamand Gerardus Mercator à des fins de navigation maritime. Si elle demeure aujourd’hui l’une des représentations les plus utilisées dans le monde, des salles de classe aux applications numériques, cette projection déforme considérablement la taille des continents situés loin de l’équateur. Concrètement, les régions proches des pôles, comme l’Europe et l’Amérique du Nord, apparaissent artificiellement agrandies, tandis que l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie du Sud se retrouvent proportionnellement rétrécies. 

L’Afrique, qui compte parmi les plus grands continents de la planète, se trouve ainsi visuellement minimisée depuis des générations. La résolution onusienne reconnaît que cette distorsion cartographique a eu des conséquences durables sur les plans cognitif, éducatif, culturel, géopolitique et socio-économique, contribuant à réduire la place de l’Afrique et d’autres régions dans l’imaginaire collectif mondial. Les défenseurs du texte y voient un véritable enjeu de justice cognitive et de vérité historique.

Pour corriger ce déséquilibre, la résolution encourage les États membres, les organisations internationales, les établissements scolaires et universitaires, ainsi que les géants de la technologie et de la cartographie numérique, à adopter des représentations cartographiques respectant les proportions réelles des continents. La projection recommandée est l’Equal Earth, un modèle équivalent mais qui respecte les surfaces réelles récemment adopté par l’Union africaine elle-même, appelé à devenir une référence pour les usages éducatifs, institutionnels et médiatiques. Le texte évoque également d’autres projections équi-aires, comme celle de Gall-Peters, déjà connue pour avoir suscité des débats similaires par le passé.

La résolution n’a pas de caractère juridiquement contraignant. Cependant, elle relève de la recommandation et de l’incitation plutôt que de l’obligation. Mais son adoption ouvre la voie à une phase de mise en œuvre technique concrète, notamment auprès des éditeurs de cartes, des fabricants de globes et des plateformes numériques.

–Une offensive diplomatique africaine plus large-

Ce vote ne constitue pas un geste isolé. Il s’inscrit dans une dynamique diplomatique plus vaste portée par le Togo et l’Union africaine au sein des Nations Unies. Robert Dussey a d’ailleurs établi un lien avec une autre résolution adoptée en mars dernier, qui qualifiait la traite transatlantique des esclaves de crime le plus grave contre l’humanité. Un texte approuvé par 123 États, avec 3 votes contre et 52 abstentions.

Pour la diplomatie togolaise, ces initiatives poursuivent un même objectif : rectifier des représentations et des récits historiques qui ont façonné, pendant des siècles, la perception mondiale de l’Afrique et de sa place sur la scène internationale. Si le texte n’impose aucune obligation légale, il marque une étape symbolique forte. Les regards se tournent désormais vers les grands acteurs de la cartographie numérique : Google Maps, Apple Plans et d’autres plateformes; pour voir s’ils suivront cette recommandation en modifiant les projections par défaut de leurs services.